Un, deux, trois, respiration et j'entre en scène. Mon spectateur est arrivé avec une demie-heure de retard, l'adrénaline est montée, les nerfs sont prêts : aujourd'hui, j'ai le premier et le dernier mot. Non pas que ses interventions habituelles soient dénuées de bonnes intentions, au contraire, mais ces intentions charitables ne correspondent pas aux miennes - peut-être moins charitables. Attaque en sourire, triple mensonge arrière et danse du "Je vais bien, tout va bien" le font reculer. Pas à hésiter, j'enchaine avec une série d'arguments tout prêts. Contrôle des tics, air détaché paré, petites hésitations disposées aux moments clés : il mord à l'hameçon. Ne pas le lâcher, maintenant, surtout ne pas lui laisser le temps d'analyser quoi que ce soit : "pas d'argent", "pas besoin", "rien à dire". Un genou à terre, attention, le grand final, musique d'orchestre, danseurs habillés de plumes et feu d'artifice : "I'm super, Thanks for asking, All things considered I couldn't be better I must saaay..."
Ultimes jeux de lumières, et le noir retombe. Le jour revient peu à peu dans la pièce, trois chaises en osier, un tapis et une fenêtre se découvrent à mes yeux. Sur la chaise d'en face : l'éternel spectateur, certainement pas dupe, mais impuissant ce coup-ci. La deuxième chaise est vide. Je suis assise sur la troisième, victorieuse. "Alors, bonne chance pour votre vie future, et surtout, n'hésitez pas à m'appeler si besoin de parler, ou encore de voir un confrère..."
Sourire. "Merci".
*j'me sens coupable...*

Image honteusement piquée ici.
"Allô, Mme Freud ? Oui, excusez-moi de vous déranger, je suis Aleks OnTheBlog et c'est stupide mais j'ai perdu le papier où vous m'aviez noté la date et l'heure de notre rendez-vous...
- C'était hier à treize heures trente."
Inutile de tenter de vous décrire le malaise qui vous envahit dans ces cas là, surtout lorsque vous vous rappelez au passage qu'étant donné que Mme Freud arrive en même temps voire un peu après vous aux rendez-vous, cette dernière se déplace probablement pour votre personne et vos petits problèmes, et que donc, inévitablement, elle s'est déplacée et a attendu trois quarts d'heure, pour rien, une nombriliste dépressive et amnésique à ses heures qui était de surcroît décidée à lui mentir à la prochaine rencontre. Bonne éducation, ou malaise bien naturel, la question se pose - beaucoup de gens plantent leurs psys régulièrement et ne s'en sentent pas gênés outre mesure, apparemment - mais s'avère finalement bien inutile : le fait est que j'ai planté Mme Freud et que cet incident ne fera que me mettre dans de plus mauvaises dispositions encore au prochain rendez-vous.
Mauvaises dispositions pourquoi, au fond, je me le demande. Pour être détendue ? Très certainement, mais rien de bien nouveau là dedans. Pour lui résumer au mieux le mois passé ? Aussi. Pour ne pas pouvoir lui mentir correctement, faute de pouvoir me dire "vas-y, pas de remords, t'as vu ce qu'elle t'a fait ?" sans penser qu'après tout, moi aussi j'avais manqué de correction ? Nous y voilà.
Pourtant, c'est simple, il suffit que je résume la situation d'un air non pas détaché mais neutre au possible, ni cynique, ni bouleversé (oui, chez les psys, toutes les émotions et les expressions faciales se retrouvent poussées aux extrèmes), puis que j'insiste sur le bien-être fou qui prend possession unes à unes de toutes mes cellules dès les premières heures du jour, enfin, en plus crédible, bien entendu. Que j'élude tout le nouveau rituel du moment sur mes tête-à-têtes avec la cuvette des toilettes après le dîner, que je me débarasse de cet air trop rationnel qui a mis la puce à l'oreille des psychiatres ("Vous parlez de tout ça d'une façon bien détachée, logique, rationnelle, raisonnable, mais vous, vous n'en pensez rien ? Vous ne vivez pas la situation ?"), que je fasse semblant de penser à renouer des liens avec mon géniteur, et que je finisse sur une touche authentique, certainement la seule de la séance, d'enthousiasme face à la rentrée qui approche. Puis viendra la conclusion d'une inutilité d'un suivi plus long puisque je me porte comme un charme, soutenue de l'argument que tout ceci a un coût, que mes études aussi, et que le tout n'a pas l'air d'être très compatible (malgré les insistances de M-W qui dit que mais-si-mais-si, et qui pense à diviser de moitié le temps de thérapie de L-B pour me permettre de continuer à m'épancher sur mes états d'âmes à 45€ les trois quarts d'heure, mais ça, Mme Freud ne le saura pas.)
Et le traditionnel "merci, au revoir", bien évidemment.
Le plan est prêt, peaufiné, parfait, outre un léger manque de crédibilité par ci par là qu'une formidable interprétation masquera sans doute à la perfection. La préparation est optimale, la scène a été jouée et rejouée mentalement. Alors pourquoi est-ce que je vois l'échec venir d'ici ?