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Je suis là, les yeux cachés derrière ces imposantes cernes qui sont devenues mes compagnes de tous les jours, les plis du drap encore imprimés sur la joue, mes cheveux remplacés par une étrange tignasse de paille blonde légèrement désordonnée. Il est sept heures vingt-deux, et blottie dans mon manteau, assise, je rêvasse en attendant le métro.
Je ne l'ai pas encore vu. Pourquoi l'aurais-je repéré, d'ailleurs ? Il n'a rien de plus ou de moins que ces autres fantômes d'humains qui rodent sur le quai, spectres de cadres, de profs, d'étudiants et de je ne sais quoi qui attendent que leurs esprits embrumés s'éclaircissent peu à peu, un peu comme dans une pub Café Grand Mère. Il n'a rien de plus que moi non plus, d'ailleurs, ni rien de moins. Juste un anonyme parmi tant d'autres. Et pourtant, si j'y avais fait attention, je l'aurais vu tout de suite. Je suis sensible à ce genre de chose. J'y prête une attention toute particulière, surtout depuis que je prends le métro régulièrement.
Mais ça y est, enfin, ça y est : je l'ai vu, je le vois. Et je comprends tout de suite. Je sais ce qu'il s'apprête à faire en s'avançant comme ça, de ce pas décidé. Il est déjà tout près, bientôt, ça sera trop tard. Et le métro qui arrive... Je ne réfléchis même pas : je ne suis pas en état de penser. Je n'en ai pas le temps, de toutes façons. Mon sang ne fait qu'un tour : immédiatement, je m'élance, n'hésitant pas à pousser les gens qui se trouvent sur mon passage. Ils s'en remettront, il y a plus important. Je cours, je vole, sens mon sac cogner une jambe étrangère, entends vaguement un « Hééé ! » outré, mais ne m'arrête pas pour autant. Une furie. Il est tout près, maintenant, et le métro arrive. Trop tard. Je n'arriverai pas à l'arrêter à temps, je le sais.
« Nooooooooooooon ! »
Et pourtant, si.
J'arrête sa main au vol, juste au dessus de la poubelle.
« Si vous le jetez, je le veux bien, moi... »
Il me regarde bizarrement, et me tend son Métro.
Enfin, je vais entrevoir quelques morceaux d'actualité.
La journée commence bien.
- faire des bouts de chemin à pied (et c'est pas tout près), ce qui m'a permis de m'oxygéner et de prendre le bon air de la capitale. Hmm ! -
- constater qu'en jour de grève, tous les parisiens ont l'idée de recourir au vélib, merveilleuse invention consistant à n'être là que lorsqu'on en a pas besoin. Cool ! C'est vrai que voir des chauffards complètement cons en vélo être encore plus dangereux qu'en voiture, ça fait sourire. -
- renforcer mes profonds sentiments de sympathie et de solidarité à la fois avec les grévistes et le gouvernement, et me découvrir une nature pacifiste tendant au compromis : "vite, que l'un ou l'autre de ces ******** abandonne, mais je veux mon métro, fait chier, merde, je m'en bats la race, moi, du mouvement social !". -
- me découvrir par la même occasion une nature tout à fait solidaire, citoyenne, humaine, et envisagé au passage de m'inscrire au PS, avant de me rappeler l'état pitoyable du PS actuel (ou du moins celui du PS aux dernières nouvelles que j'en ai eues, or, ça commence à dater) -
- entrainer mes concitoyens aux réactions à tenir en cas d'urgence puisque j'ai allègrement profité de la rame de métro bondée - assez rapidement venue, 35 minutes à peine - pour m'effondrer sur un de mes voisins dont le coude me rentrait joyeusement dans les côtes. -
- réaliser que j'étais physiquement capable de sprinter sur plus de trois mètres, avec une sacoche blindée, après être tombée dans les vappes, tout ça pour l'appel de l'assiette (l'assiette se barrant à 19h45 pétantes) -
- aboyer sur une dame de la cantine de l'internat que "mais merde, moi aussi chuis une victime de la grève !" -
- utiliser cinq fois dans la journée le terme de "bolcheviques", preuve que mon professeur d'histoire est contagieux. -
- constater que neuf heures de cours et trois heures de trajet dans la même journée, ça faisait beaucoup. -