Imaginez une salle de pause vide, nue, sobre, où le silence n'est brisé que par les machoires en pleine activité de deux étudiantes fatiguées. De temps en temps, un garçon lance un "Bonjour" enthousiaste tout en se précipitant dans le vestiaire. Il est en retard. Dehors, une voiture klaxonne. Vingt et une heures. Les plateaux deviennent vite à moitié vides, et nos deux specimens accordent une trève à leurs zygomatiques. Blanc de pré-digestion. "Dis Aleks... T'as pas l'impression que l'temps il passe trop vite ?" Petit sourire. "Quoi, c'est bientôt ton anniversaire, c'est ça ?" "Non, même pas. Mais je sais pas. J'me sens vieille. J'ai l'impression que tout va trop vite et que j'ai rien le temps de faire de ma vie." Et voilà. Ca n'est pas plus compliqué que ça. En quelques mots, vous voilà contaminé par cet affreux sentiment de vieillesse nostalgique mal placée. Ben oui, mal placée. A dix huit ans... Oh, non, je n'ai pas l'impression que je n'ai rien fait de ma vie, tout simplement parce que - sauf cas exceptionnel - à dix huit ans, personne n'a eu le temps de rien faire de la sienne. C'est normal. Elle vient à peine de commencer. N'empêche qu'en tout cas, ça y est, moi aussi je me sens vieille. Je travaille. Je cotise pour une hypothétique retraite (sic). Je vais toujours en cours, certes, mais je passe moins de temps à la fac qu'à servir des hamburgers. Ma dernière cuite remonte à cinq siècles. Je n'ai pas fumé de joint depuis... diantre, depuis un an. Mes papiers administratifs sont rangés dans des pochettes bien classées, elles-mêmes soigneusement ordonnées dans des classeurs précautionneusement étiquetés. Je peux retrouver mon attribution de bourse de mai de l'année dernière en vingt secondes chrono, par exemple. J'ai une carte d'adhérent Fnac. Je vais même chez le coiffeur spontanément, sans être harcelée trois semaines durant par l'autorité maternelle qui me rabache que non mais là, vraiment, c'est plus possible. Et l'année prochaine, c'est officiel, je m'en vais de la maison, et paye loyer, bouf, et diverses factures par mes propres moyens. J'vous dis pas comment ces responsabilités financières m'écrasent déjà à l'avance. C'est pas que je ne veuille pas être indépendante, au contraire : rien qu'à penser à cet appart, je sens un doux vent de liberté passer sur mon visage (Non pas que je vive en prison non plus, hein, loin de là). Mais pas seulement de liberté, il y a aussi quelque chose comme un sentiment de "Maintenant je suis une grande". Comme une entrée au collège puissance quatre vingt dix. Sauf que quand vous rentrez au collège, si un petit merdeux vient vous faire la misère, vous avez toujours Papa-Maman derrière pour régler le problème.Sauf que là, ben y aura plus. Le merdeux, vous l'enverrez chier vous-même. Ca, ça pose pas problème. Le banquier, en revanche, devra être traité avec bien plus de diplomatie. Et vous volerez sans filet.C'est dingue. J'ai jamais eu l'impression d'être une assistée, avant. Maintenant que je sais que je vais partir, j'ai l'impression de l'avoir toujours été. Vraiment. Comme on dit chez moi, sur la tête de ma mère, j'flippe trop ma race.Moralité... Il faut que je me marie
avant l'année prochaine ?
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