Bon appétit, bonne soirée !

Par Aleks :: 27/04/2008 à 16:21 :: Aleks raconte sa vie

    Plus ou moins plongée dans un cours plein de commentaires inconvenants sur les Philologues romans,
Triste Compagne en bruit de fond, je me dis que tout-de-même, il faudrait que j'ouvre mes volets. Mon lit est un vaste champ de bataille où, sous la lourde couette et dans le désordre des draps, dorment tranquilles Proust, Artaud, Tadié, relevés de compte, bulletins de salaire, cours, Moleskine et autres compagnons de l'étudiant bordélique. On ne voit plus la couleur du bureau. Seul mon unique Pléiade, bien seule, est si l'on peut dire "rangée" sur le coin d'une étagère. Je l'ai avalée, intégralement, et ne peux pourtant toujours pas me décider sur la question de savoir si oui ou non j'aime Rimbaud. Une couche de quinze centimètres de poussière règne sur la télévision qui n'a plus été allumée depuis trois siècles. Pourquoi regarder la télé dans la chambre, alors que l'on peut se coucher le PC sur les genoux ? Mais déjà c'est l'heure, j'attrape ma ô combien sexy tenue de travail, ce maudit badge qui permet à chaque client de m'appeler par mon prénom et me tutoyer dans une connivence d'un bien mauvais genre, et file, cigarette au bec, pour quelques heures d'amabilité professionnelle.


    Il y a des jours où j'arrive à être de bonne humeur au travail. En général, ce sont les jours où je fais 18h30-21h00, ou quelque chose comme ça ; en bref, les jours où je ne travaille vraiment pas beaucoup. Et puis il y a les jours où je fais 14h00-18h00-19h15-00h00, et là, inutile de te dire que "Je préfère mourir pour une cause que vivre pour rien", c'est rien, à côté de mon bien être naturel et mon sourire châleureux qui accueillent tous deux le client avec une impressionnante amabilité. Par exemple, le type qui arrive, et qui me donne un papier de trois mètres de long, couvert de pattes de mouches, en se contentant de me balancer un "à emporter, et vous oubliez rien, parce que la dernière fois yzont oublié des trucs", si je le croisais dans la rue, au naturel, je lui dirais simplement d'aller se faire foutre, pov' connard, et qu'est ce que tu crois, qu'chuis ta bonne, et blablabla. Mais là, je suis dans le cadre d'une relation client-larbin, ce qui sous entend que je dois m'étaler comme une pauvre merde et lui dire oui monsieur bien sûr monsieur et permettez moi de vous présenter mes excuses au nom du collègue qui, damné soit-il, a osé oublier de vous donner du ketchup la fois dernière. Mais bon. 14h00-18h00-19h15-00h00... Je m'autorise tout de même un ton sec, genre : "Vous pourriez pas me la dicter ?", en lui montrant la liste. Ouais, je sais, vu d'ici, c'est ridicule, mais vu de moi en action, c'est bien. Ni larbin ni vulgaire. Par-fait.

    Sauf que ce que vous n'aviez pas prévu, c'est que le client en question est vraiment un boulet, qui vous invente des menus qui n'existent pas, qui vous lit la liste en bon pas-doué-de-la-vie, bref, qu'en fait, c'était largement mieux quand c'est vous qui l'aviez, la liste. Alors vous lui faites comprendre par un soupir insolent et un "Bon, en fait, j'vais la reprendre" que putain mais pourquoi t'as choisi ma caisse, mais pourquoi moi ?! Qu'est ce que je t'ai fait ? Enfin. A ce moment là, vous ne savez pas encore qu'il va vous demander combien 28€30 ça fait de tickets restaurants ("Ben, ils sont à combien vos tickets monsieur ?" "A 8€" "Ben vous comptez." "Ben, non, comptez, vous" "Hum... 8x4=32, monsieur, et 8x3=24. A vous de voir si vous rajoutez ou si vous perdez de l'argent"...), avant d'exiger que vous rajoutiez plus de cacahouettes sur toutes les glaces, une par une, et qu'il va vérifier, en plus, quitte à vous renvoyer le faire une deuxième fois. Alors t'inquiète que le client qui vient après, avec ses douze gamins, tu l'attends de pied ferme.

    Non mais vraiment, les tribus aux douze gamins, c'est le pire. Pas seulement parce que tu dois te taper douze boites diaboliques à fermer, et que si tu viens de commencer ici, laisse tomber, tu y arriveras jamais, mais devras te contenter de contempler avec admiration le geste de l'équipier expérimenté qui y arrive du premier coup, lui, et même que le jouet reste bien à sa place, et que le carton se plie bien là où il faut. (Je précise au passage que je suis au stade intermédiaire, niveau boîtes). Non, ce pourquoi les gamins sont chiants, c'est parce que gneee, heuuu, haaan, j'veux heu... çaaaaaaaa.... gnéééé.... naaaaaaa. Putain. Je comprends pas. Bon, je comprends pas l'enfant, ça c'est évident, mais alors le parent, encore moins. A quoi ça sert de faire prendre à un gamin de deux ans une commande, à part à faire chier le vendeur qui se doit, lui, d'être rapide ? Et vas-y qu'en plus de pousser des grognements incompréhensibles, un poing dans la bouche, le môme se permet (bah oui, c'est un môme) de passer derrière le comptoir, les deux mains tendues vers les Kit Kat Ball ou autre friandise, sous le regard admiratif de papa-maman qui s'autocongratulent de l'ambition et de la spontanéité de leur progéniture chérie.

    Ici, il s'agit de garder son sang froid, et d'user du langage alternatif. Non, pas de l'ortograf altairnatiff, mais de ce que j'appelle le langage alternatif du serveur (ou technique de l'insulte mentale), à savoir une technique jouant sur l'axe paradigmatique de la langue, et qui consiste à user d'un mot x pour désigner un mot y ayant plus ou moins le même sens, mais étant connoté bien plus péjorativement. Un exemple, à chaque fois que le serveur dira "Bonhomme" d'un air attendri, il pensera en fait "Petit con" de toutes ses forces.

    Donc. Voilà notre gamin qui s'approche dangereusement, les mains tendues, et vous pressentez déjà l'accident. Une collision avec un manager. Un dérapage mal contrôlé sur la tâche de graisse, au sol. Ou pire. L'enfant atteint la machine à glace, et une demi-heure de nettoyage acharné vous attend. Vite. Il faut agir. Les parents sont toujours avachis dans leur admiration stupide et leur inaction totale.

- Alors bonhomme ? Qu'est ce que tu veux ? Nan nan nan t'as pas le droit d'aller là...
- Gaaaaaaaaaaaaaa...
- Hinhinhin... tu veux du chocolat ?
- Gnééééééééééééééééééé....
- Du caramel ?
[Parent]
- Oui mettez lui du caramel.
- Gnééééééééééééééééééé...
- Oui, oui, je vais te mettre du caramel, allez, recule maintenant, t'as pas le droit d'être là...

Je vous laisse imaginer quand ils sont douze, et qu'en plus le parent se permet d'être complice de l'excentricité de son chiard, genre :
"Excusez-moi ?
- Oui madame ?
- Elle veut vous faire un bisou."

    Alors là... Mais alors là... Non seulement tu la regardes du genre "hein ?... Non mais heu, excuse moi, mais ça va pas être possible, là", mais en plus, tu cherches désespérément une excuse, comme "Je suis désolée madame, il  nous est strictement interdit d'embrasser les clients, d'autant plus s'ils sont jeunes, vous savez, pédophilie, tout ça..." Bon. Evidemment, ton manager arrive à ce moment là, et lui, franchement, ça le fait grave marrer. Plus que toi en tout cas. Bizarre. Du coup, cédant honteusement à la pression de la petite fille qui, lèvres tendues dans un mouvement ridicule, appelle ta joue, tu t'approches furtivement, et fuis aussitôt la chose accomplie, dans un grand foutage-de-gueule général de tous tes collègues qui savent comme tu aimes les enfants.

Tssssssssssss.

Alors le connard qui ose te klaxonner, alors qu'il vient commander à 00h58 et que vous fermez à une heure, t'inquiète que l'amabilité, j'suis désolée monsieur, mais on est en rupture.

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Commentaires

Le 28/04/2008 à 14:52, par Mona
Aleks, je t'admire!

Pas seulement pour ta plume, ça tu le sais déjà...

Mais pour supporter travailler là dedans. J'ai déjà eu affaires avec des clients, et je gardais difficilement mon calme.

Non, vraiment. Chapeau.
Le 28/04/2008 à 19:39, par mimylasouris
Pwa ! un contact physique avec un bonhomme. Tu t'es désinfectée après ? La prochaine fois que j'irai au MacDo, j'aurai une pensée émue pour toi et une petite prière pour celui qui me mettra mon hamburger, des chicken mac nuggets (pourquoi tout est "mac", d'ailleurs ?) et un coca sur un plateau.
Kill the baby !
Le 28/04/2008 à 20:39, par c6L
Respect à toi Aleks.
Je me pose une question cependant : est-ce que t'arrives à te débarasser de cette satanée odeur de frite en travaillant là bas? Non parce que rien qu'un repas, je trouve que ça reste, alors 14h00 18h00/19h30 00h00, j'imagine même pas.
Bon courage.
Le 28/04/2008 à 22:17, par Gwen
Après tout ça, t'as bien le droit de te faire plaisir, hun! :p
Le 29/04/2008 à 21:26, par P'tite Gogole
Moi, j'pourrais pas. Le bisou, c'est le truc en trop.
Le 03/05/2008 à 13:57, par Aleks
@ Mona : Ben si ça peut te rassurer, au delà des clients, l'ambiance de travail (entre membres de l'équipe) est super bonne. Ca rend la chose plus supportable.

@ Mimy : Non, l'aseptisant était trop loin.

@ c6L : Etrangement, oui, j'arrive à m'en débarasser. J'ai comme l'impression qu'elle n'adhère pas sur moi. Sur mes fringues, oui, mais sur moi, non. Pas après une douche en tout cas. Et dans le doute, j'ai demandé confirmation à quelques personnes : c'est définitif, je ne sens pas la frite.

@ Gwen : Exactement :p

@ P'tite Gogole : Tout à fait d'accord. En plus, c'est même pas marqué dans le contrat de travail... :p
Le 22/05/2008 à 0:52, par pepe
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