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Et il me dit tu verras, dans mon livre, il y aura toi. Toi et moi. Et moi je dis Ah d'accord, c'est bien, et je baisse la tête et je continue le mien. Mon livre. Moi j'y raconte des trucs un peu gnan-gnan, c'est vrai, mais c'est pas grave, le gnan-gnan, ça vend. Y a qu'à voir ce qu'on trouve comme merde au rayon du Auchan, les histoires d'amour dans les cliniques, les femmes médecins qui tombent dans les bras des chirurgiens, les filles qu'ont des visions, les flics qu'ont des liaisons... Y a qu'à voir. Le niais, ça vend bien.
Il se penche au dessus de mon épaule, il lit. J'aime pas quand on fait ça, j'aime pas quand il fait ça, mais je dis rien, je me tais, j'attends. Il me dit Boarf, t'es bête, c'est pas possible, ça ! Elle peut pas oublier le goût du chocolat ! Mais elle est amnésique, que je lui dis. Il se moque un peu de moi. Quand t'es amnésique, t'oublie pas ça. T'oublie ton nom, ton adresse, ton âge, mais le chocolat, ça s'oublie pas. Bon. Le chocolat, ça s'oublie pas. C'est dommage, une histoire d'amour qui commençait avec la découverte du chocolat, moi, je trouvais ça bien. C'était un peu niais, ça pouvait marcher... mais y a des choses qui s'oublient pas, et parmi elles, le chocolat. C'est comme ça.
Du coup, les deux amants de mon livre, s'ils découvrent pas le chocolat, ils se découvrent pas non plus, alors bon, je les laisse là, en plan. Ils intéresseront personne, ils m'intéressent plus. Mais tu veux vraiment écrire des bouquins, que j'lui demande ? Ouais, non, j'sais pas. J'en ai marre du droit, j'vais ptet faire de l'informatique, je sais pas trop. Un truc pour avoir un boulot et partir de chez moi, tu vois. J'en ai marre de mes parents, ils m'aiment pas.
Moi j'dis rien. J'm'ennuie. J'lui parle parce qu'il est là, mais ça serait quelqu'un d'autre que ça me gênerait pas.
Tu verras, qu'il me dit. Un jour j'aurais une porsche. J'lui dis pas que ça m'étonnerait qu'un jour il ait une porsche, j'lui dis pas non plus que ça m'étonnerait qu'un jour il ait un toit, j'lui dis toujours rien. J'le laisse rêver et me raconter, parce que j'suis là, et qu'on s'f'rait encore plus chier si on parlait pas. Un jour j'aurais une porsche, qu'il me dit, parce que je me serais fait publier. J'vais écrire des romans policiers, avec des détectives, des crimes, des enquêtes, tu verras, ça marchera, j'suis sûr que ça marchera. Et quand j'aurais la porsche, on attendra qu'un d'mes parents meure, et on ira ensemble à l'enterrement, en porsche. Et tout le monde se dira ouah, lui au moins, il a réussi. Et tout le monde nous admirera, moi parce que j'aurais réussi, toi parce que tu seras avec moi. Et y aura mon frère qui viendra baver d'vant moi et qui m'demand'ra s'il peut essayer la bagnole, juste une fois, et là, t'inquiète pas, je l'attends, j'me f'rai un plaisir de lui dire non. Ptit con.
Moi j'l'aime bien ton frère, que j'réponds. Il est mignon. J'suis sympa, j'me retiens de rajouter un beaucoup plus que toi. C'est un pochtron, qu'il me répond, moi, j'bois pas : un esprit sain dans un corps sain. J'souris et j'baisse la tête sur mon bouquin. J'lui dis pas que j'préfère le corps malsain d'son frère, j'crois qu'il comprendrait pas. C'est con, c'est utile quand on veut écrire des romans policiers, d'savoir que le type gentil et bourré il aime les grandes filles un peu folles, alors que l'pervers lucide et sobre, il penche plus pour les filles moins grandes et plus sages. Ca aide à établir le profil psychologique du coupable. Ou bien du héros.
Et c'est comme ça qu'on retrouve les
cadavres dans le coffre des porsches.